Conservation des quartiers anciens; quelques aspects de la problématique internationale

QUELQUES ASPECTS DE LA PROBLÉMATIQUE INTERNATIONALE DE LA CONSERVATION DES QUARTIERS ANCIENS

Par François LeBlanc
(Conférence annuelle de l'APT, Québec, 1980)

INTRODUCTION

Un peu plus d'une année de travail à Paris comme Directeur du Secrétariat international de l'ICOMOS, m'a permis d'acquérir une expérience fraîche et nouvelle, une vision très différente des questions théoriques et pratiques de la conservation, de la restauration et de l'animation des quartiers, monuments et sites historiques.

C'est une partie de cette expérience vécue que j'aimerais partager avec vous. Ce que je vais vous dire n'est pas le fruit de longues recherches ni d'études approfondies, mais celui de l'écoute attentive de collègues historiens d'art, archéologues, architectes, ingénieurs ou techniciens. Ils viennent de tous les coins du monde, de l'Argentine à l'Australie, du Japon à la Pologne, de l'Égypte à la Norvège, et ils s'arrêtent à l'ICOMOS pour venir d'une part nous parler de ce qui se passe dans leur pays, et d'autre part pour prendre le pouls de la profession, être à l'affût des dernières recherches, du dernier bouquin, de la dernière curiosité.

Mais avant de m'engager plus à fond, j'aimerais vous parler d'un certain nombre d'organisations internationales, vous dire en quelques mots qui elles sont, pourquoi elles existent, et quel est votre intérêt à vous, professionnels de l'Amérique du nord de les connaître et de participer activement à leur action.

À la suite de cette première partie, je vous parlerai de questions diverses qui ont été portées à ma connaissance au cours de la dernière année, et qui je l'espère, nous permettront de jeter un rai de lumière sur vos propres travaux et études. Finalement, je terminerai en vous offrant quelques adresses qui pourraient éventuellement vous être utiles si vous désirez approfondir un aspect particulier des questions soulevées dans le cadre de cet exposé qui, dans son ensemble traitera d'idées se rapportant aux quartiers anciens et à la façon d'aborder les problèmes qu'ils soulèvent aujourd'hui un peu partout à travers le monde.

PREMIÈRE PARTIE : LES ORGANISATIONS INTERNATIONALES

Il faut tout d'abord savoir qu'elles peuvent être essentiellement de deux natures : gouvernementales ou non-gouvernementales; dans ce second cas, on les appelle familièrement les "ONG, ou Organisations Non-Gouvernementales.

A - LES ORGANISATIONS GOUVERNEMENTALES

Dans les organisations gouvernementales, on retrouve des institutions comme les Nations Unies, l'UNESCO, l'ICCROM l'OAS ou le CE, pour n'en nommer que quelques-unes. Elles sont créées par différents pays, qui d'une volonté commune décident de mettre sur pied un mécanisme international leur permettant de se rencontrer régulièrement et de traiter de certaines questions qu'ils souhaitent aborder sur un plan mondial, comme c'est le cas avec l'UNESCO, ou sur un plan régional, comme par exemple L'OAS (Organisation des états américains) ou le CE (Conseil de l'Europe) qui respectivement traitent de problèmes touchant l'ensemble de l'Amérique ou l'ensemble de l'Europe.

Dans ces organisations, chaque pays est représenté par un délégué ou une délégation nationale officielle. Ils se réunissent régulièrement pour élire un conseil d'administration et dicter les politiques générales de l'organisme.

Il est très important de se souvenir que de telles organisations sont essentiellement des outils politiques ou les principales orientations, même si elles s'appliquent à un champ scientifique, sont dictées par des intérêts politiques. Ce sont généralement des "machines" assez lourdes sur le plan administratif et qui, dû à leur caractère international, se déplacent lentement et avec beaucoup de précautions.

Pour vous, professionnels qui oeuvrez dans le domaine de la conservation et de la restauration, il y a un certain nombre de ces organisations gouvernementales que vous auriez intérêt à connaître; les principales :

  • L'UNESCO - Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture;
  • l'ICCROM - le Centre international pour la conservation à Rome;
  • l'OAS - Organisation des états américains;
  • le CE - Conseil de l'Europe

Je vous donnerai en annexe les adresses de ces différentes organisations.

Pourquoi devriez-vous vous intéresser à ces organismes? Quel intérêt y a-t-il pour vous?

Tout d'abord, il est intéressant de savoir que les budgets de ces organisations internationales sont généralement constitués par un pourcentage du produit national brut de chaque pays (1/10 de 1% pour l'UNESCO). ainsi, les pays riches paient davantage que les pays pauvres, mais tout le monde selon les mêmes proportions de ses moyens, ce qui est juste. En pratique, comme le Canada et les États-Unis sont des pays riches, c'est d'eux que provient une grande partie du financement de ces organismes. Vous devriez donc normalement vous intéresser à la façon dont on utilise cette partie de vos taxes.

Par contre, l'aspect le plus intéressant pour vous, c'est que ces organisations gouvernementales font appel d'une façon régulière à des services professionnels spécialisés.

Si donc vous avec développé une spécialité au cours des dernières années, il est de votre intérêt de vous faire connaître auprès de ces organisations, d'abord en vous procurant la littérature qui explique la structure de l'organisation qui vous intéresse, puis en rencontrant ou en écrivant aux personnes qui pourraient utiliser vos services; il est toujours bon dans ce genre de démarche de vous faire appuyer par votre délégué national, celui qui représente votre pays au sein de ces organismes.

Ce genre d'exposition internationale vous permettra d'acquérir une plus grande dureté au niveau national et une connaissance plus vaste des possibilités d'application de votre propre domaine de spécialisation. Je suis aujourd'hui en mesure de vous dire que l'expertise canadienne et américaine d'un très haut niveau, développée au cours de la dernière décennie, est sous utilisée au plan international. Le manque d'intérêt ou d'énergie de nos spécialistes à s'exposer systématiquement à ce niveau fait que de nombreuses missions internationales sont confiées à des collègues européens d'un degré de qualification équivalent mais certes beaucoup plus énergiques et agressifs.

La plupart des missions internationales sont dirigées vers des pays en voie de développement, qui n'ont pas chez-eux de professionnels spécialisés. Dans ces pays, on ne retrouve pas généralement de grandes cathédrales gothiques ou romanes, de vastes ruines grecques ou romaines; on y retrouve habituellement le même genre de problèmes que nous avons en Amérique du nord et pour lesquels nous avons mis au point un certain nombre de solutions bien adaptées.

Si donc l'expertise internationale vous intéresse,

  • procurez-vous l'information appropriée qui décrit l'organisation qui vous intéresse;
  • présentez-vous (de préférence en personne);
  • faites-vous appuyer par votre représentant national;
  • répétez cette opération régulièrement pour qu'on ne vous oublie pas.

À titre d'exemple, j'aimerais bien prendre quelques instants pour vous présenter l'UNESCO, ce qu'elle est, ce qu'elle fait et comment elle fonctionne.

Ce qu'est l'UNESCO

L'UNESCO est une organisation gouvernementale internationale, l'une des quatorze institutions spécialisées du système des Nations Unies, dont chacune a une compétence bien définie.

Son sigle correspond à son titre anglais, United Nations Educational Scientific and Cutlural Organization, c'est-à-dire Organisations des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture.

L'UNESCO réunit plus de 150 états membres situés dans toutes les parties du monde, parmi lesquels figurent aussi bien l'immense Chine que la minuscule République de Saint-Martin, enclavée dans la république d'Italie, à l'est de Florence : 61 km2, 14 000 h. Tous ces États souverains, dont la voix a le même poids à la Conférence Générale, décident ensemble du programme de l'Organisation et contribuent à son budget.

Le Secrétariat international de l'UNESCO se trouve à Paris, place de Fontenoy, et compte quelque 3 000 employés, personnel de service et de bureau, administrateurs et spécialistes dont les uns travaillent au Siège et les autres "sur le terrain" ou dans les bureaux régionaux de l'UNESCO en Asie, en Afrique et en Amérique latine.

Ce que fait l'UNESCO

De par ses domaines de compétence, ses obligations et les besoins de ses États membres, l'UNESCO mène une action complexe et ambitieuse.

Je me limiterai ici à vous donner quelques exemples du secteur de la Culture, omettant ceux de l'Éducation et de la Science qui ne sont pas d'un intérêt immédiat pour cette communication.

Donc,

  • Déplacement de douze ensembles monumentaux de l'île de Philae en Égypte menacés d'immersion permanente à la suite de la construction du Haut Barrage d'Assouan.
  • Campagnes internationales, travaux et recherches pour la sauvegarde de Moenjodaro, Borobudur, Venise, Sukothai, L'Acrople, la vallée de Katmandou et l'île de Malte.
  • Gestion de la Convention du Patrimoine mondial culturel et naturel et d'autres conventions internationales.
  • Élaboration de recommandations internationales pour la sauvegarde des quartiers anciens, pour l'archéologie, les musées, etc.
  • Formation de spécialistes dans le domaine de la préservation et de la réhabilitation de quartiers anciens par l'octroi de bourses ou l'organisation de séminaires internationaux.
  • Financement d'études pour la protection de monuments historiques situés en zone séismique.
  • Publications diverses sur tous les aspects de la culture et des monuments historiques.

Comment fonctionne l'UNESCO

L'UNESCO et ses États membres ne font qu'un. Les États donnent des instructions, le Secrétariat les met en oeuvre.

L'organe suprême est la Conférence générale qui se réunit habituellement tous les deux ans en vue de déterminer la ligne de conduite à suivre et d'adopter le programme et le budget pour les deux années suivantes.

Le Directeur général est nommé pour une période de six ans.

Dans chacun des États membres, il existe une commission nationale pour l'UNESCO qui assure les contacts avec le Secrétariat de Paris. Vous pouvez donc à partir de Washington ou d'Ottawa avoir directement accès à tous les documents produits par l'UNESCO.

B - LES ORGANISATIONS NON-GOUVERNEMENTALES

Parlons maintenant des organisations internationales non-gouvernementales, car elles sont quelque chose de très différent, créées pour répondre à de tout autres besoins.

Il suffit d'en nommer quelques-unes pour que l'on comprenne immédiatement de quoi il s'agit :

  • l'Union mondiale des femmes rurales
  • le Mouvement international des faucons
  • la Fédération internationale des acteurs

Ainsi par exemple, pour étendre son action, l'UNESCO fait régulièrement appel à plus de 450 organisations internationales non-gouvernementales, et il y aurait à Paris, plus de 2 500 d'entre elles qui y auraient établi leur siège.

En fait, les ONG sont généralement créées par des individus ou des associations nationales qui ont un intérêt commun, et qui souhaitent mettre sur pied un mécanisme international (mondial ou régional) qui leur permettra d'échanger des informations et d'avoir une action internationale commune.

Pour être pratique, nous en citerons un certain nombre qui pourraient avoir un intérêt direct pour vos travaux, en commençant par :

  • l'APT, l'Association pour la préservation et ses techniques
  • l'ICOMOS, Conseil international des monuments et des sites
  • l'ICOM, Conseil international des musées
  • l'IIC, Institut international pour la conservation
  • l'UIA, Union internationale des architectes
  • l'AIU, Association internationale des urbanistes
  • l'IFLA, Fédération internationale des architectes paysagistes

Pourquoi devriez-vous connaître quelques-unes de ces ONG et participer à leurs activités?

Principalement parce que ces organisations internationales regroupent des professionnels qui ont les mêmes intérêts que vous, et particulièrement parce que les ONG sont un peu comme des salles d'exposition. Beaucoup de gens en quête de nouvelles idées, d'experts ou de bons conseils viennent-y faire leur "shopping".

Si on y a exposé des travaux, il y a une chance pour que cela intéresse quelqu'un, pour que l'on vous demande de faire un article dans une revue spécialisée, une consultation pour un projet à l'étranger, ou simplement pour qu'on s'intéresse à vos travaux.

Par contre, si on ne fait pas un effort minimum pour s'exposer, alors... on peut être quelqu'un de très bien dans son coin du monde, mais ça ne va guère plus loin. Et c'est dommage, particulièrement lorsque l'on fait des travaux ou des recherches intéressantes, qui pourraient trouver une application directe dans d'autres pays qui, moins fortunés, n'ont pu se payer la même expérience.

Les gens ont souvent tendance à considérer les organisations internationales d'une façon très passive du genre : qu'est-ce que ça va me donner? ou encore d'une façon très craintive : ah! vous savez! ces affaires internationales c'est beaucoup trop compliqué pour moi, et de toute façon, je ne suis certainement pas assez qualifié pour ça!

Une attitude beaucoup plus appropriée serait de se demander comment utiliser au mieux ces diverses ONG pour y exposer ses travaux et recherches, pour y chercher une critique ou une reconnaissance professionnelle, pour faire bénéficier les autres de ses propres découvertes, pour mieux se définir soi-même par rapport à la profession. Vous avez fait des choses? On vous critique dans votre région, votre état ou votre pays? Pourquoi ne pas soumettre vos travaux ou recherches à quelques ONG en leur demandant de se prononcer ou à défaut, de soumettre votre requête à des collègues de différents pays pour leur demander ce qu'ils en pensent?

À mon avis, le besoin fondamental qui a provoqué la création de la plupart des ONG et qui les maintient en existence, est celui qu'ont leurs membres de savoir ce qui se fait ailleurs et la possibilité de trouver une salle d'exposition pour montrer et dire aux autres ce qu'ils font chez-eux.

Comme dans le cas des organisations internationales gouvernementales, j'aimerais, à ce point, vous décrire une organisation internationale non-gouvernementale pour vous donner une idée de ce que c'est. Comme je dirige le Secrétariat international de l'ICOMOS, il va de soi que je vous en parle un peu.

Ce qu'est l'ICOMOS

C'est l'organisation internationale permanente chargée de promouvoir à l'échelle mondiale l'étude de la conservation et de la mise en valeur des monuments et des sites.

  • Son sigle correspond à son titre anglais, International Council on Monuments and Sites.
  • l'ICOMOS regroupe environ 5 000 membres répartis dans 80 pays; ses membres se réunissent à tous les trois ans en Assemblée générale pour élire les principaux officiers et décider du programme.
  • Le Secrétariat international de l'ICOMOS se trouve à Paris.

Ce que fait l'ICOMOS

Elle informe : par les Nouvelles et par son Centre de documentation international UNESCO/ICOMOS.

  • Elle participe à la préparation et à la promotion d'études nécessaires à la sauvegarde des monuments et des sites et notamment à la préservation des villes et des quartiers historiques.
  • Elle a été chargée de recueillir une documentation sur les législations existantes en matière de préservation des villes et des quartiers anciens.
  • Elle organise des colloques dans différents pays sur des problèmes de doctrine ou des questions techniques.
  • Par ses Comités Internationaux spécialisés, elle s'intéresse à la conservation de la pierre et du bois, aux jardins historiques et à l'architecture vernaculaire, à la brique crue et au tourisme culturel ainsi qu'à la protection de monuments historiques en zone de séismes.
  • Elle conseille les architectes, les ingénieurs, les entrepreneurs et l'UNESCO dont elle est reconnue comme étant le principal conseiller en matière de monuments et sites historiques.

Comment fonctionne l'ICOMOS

L'ensemble de tous les membres de l'ICOMOS forme l'Assemblée générale qui se réunit à tous les trois ans.

  • Les membres d'une même nationalité sont regroupés au sein de l'ICOMOS en comités nationaux. Ainsi l'on retrouve un US ICOMOS, ICOMOS Canada, ICOMOS Norvège, ICOMOS Tunisie, ICOMOS Russie et ainsi de suite. C'est par le biais de son comité national, s'il existe bien entendu, que l'on devient membre de l'ICOMOS.
  • L'ensemble des présidents de chacun de ces comités nationaux forme le Comité Consultatif qui se réunit annuellement et fait des recommandations au Comité Exécutif.
  • Ce dernier, élu pour trois ans lord de l'Assemblée générale, est responsable de l'administration. C'est lui qui approuve le budget annuel.

DEUXIÈME PARTIE : QUELQUES ÉLÉMENTS DE LA PROBLÉMATIQUE DES QUARTIERS ANCIENS

Si la problématique des quartiers anciens vous intéresse particulièrement, alors il serait peut-être intéressant que je vous communique quelques-unes des réflexions qui mont été faites au cours de l'année qui vient de s'écouler, ainsi qu'une brève synthèse sur certains points particuliers.

Tout d'abord, disons que c'est devenu un sujet d'étude très vaste, très discuté, sur lequel il s'écrit beaucoup d'ouvrages et se fait beaucoup de travaux. La seule bibliographie que l'ICOMOS a produite sur le sujet des villes historiques contient 56 pages de titres!

Quand nous parlons de quartiers anciens de nos jours, il faut immédiatement spécifier quel aspect nous intéresse plus particulièrement : la planification, la législation, l'animation, l'insertion, la réutilisation, la fonction, l'assainissement, la modernisation, le financement, les inventaires, la restauration, les jardins, la sociologie, l'archéologie urbaine, la pollution, et encore faut-il préciser pour quel coin du monde : les villes d'Amérique du nord ou du sud, de la Chine ou des Indes, du monde arabe ou de l'Europe occidentale? Car chacun de ces aspects fait aujourd'hui l'objet d'études détaillées, d'analyses particulières.

Je vous laisse donc ce premier message : SACHEZ VOUS DÉFINIR PAR RAPPORT À L'ENSEMBLE DE LA PROBLÉMATIQUE DES QUARTIERS ANCIENS.

Ainsi, si vous cherchez des solutions pratiques à des problèmes concrets, vous serez en mesure de les mieux définir et d'obtenir des renseignements pertinents que vous pourrez utiliser par la suite. Combien de fois ne nous a-t-on pas demandé à Paris : envoyez-nous des copies de tout ce que vous avez sur la sauvegarde des villes historiques! Et nous de leur répondre : Tout? même les ouvrages originaux que nous avons en russe, en arabe, en roumain, en japonais, en hébreux, en norvégien et en espagnol?

Il ne faut pas perdre de vue que la sauvegarde des quartiers anciens, même si elle comporte d'importants aspects économiques et sociaux, n'en demeure pas moins un acte culturel. On agira donc pas de la même manière sur le Vieux Québec que sur le Vieux Toronto ou le Vieux Boston, tout comme on n'essayera pas de sauvegarder le Vieux Caire en Égypte comme le Vieux Rome en Italie : on ne traite pas les italiens comme des arabes!

Ceci m'amène à vous faire part de deux écoles de pensées qui se croisent régulièrement à Paris; il y a ceux qui racontent que tout est tellement complexe que chaque ville chaque bâtiment est un cas particulier et qu'il faut les traiter ainsi. Et il y a les autres qui disent : il faut que l'ensemble de nos quartiers anciens aient une physionomie uniforme, un gabarit et une couleur bien déterminée, que tout soit bien réglementé et prévu dans un plan de sauvegarde rigide pour nous mettre à l'abri des groupes de pression ou des administrateurs qui voudraient tout changer.

Les uns semblent oublier qu'en abordant tous les problèmes d'une façon particulière, on n'arrive jamais à mobiliser les forces de masse nécessaires aux opérations d'envergure. On pourrait ici citer le cas du quartier le Marais à Paris qu'on n'aura pas fine de restaurer dans une centaine d'années au rythme où l'on avance.

Et les autres semblent oublier qu'il y a quinze ans, ceux qui voulaient tout changer, arrêter la progression des autoroutes au coeur des villes et la démolition des "vieux taudis", ceux qui voulaient empêcher le "progrès" sont ceux-là mêmes qui aujourd'hui veulent tout mettre à l'abri d'un plan rigide de sauvegarde comme s'ils étaient les seuls possesseurs de la vérité (il suffirait ici de vous exposer le plan de sauvegarde de Prague en Tchécoslovaquie pour que vous compreniez que lorsqu'on réussi à imposer un plan de sauvegarde bien fait, bien élaboré, mais qui laisse peu de place à l'imagination et à la créativité des individus, on crée plus de problèmes qu'on en résoud.

Alors, quoi faire? Je me plais à dire que dans le domaine de la sauvegarde des quartiers anciens, nous en sommes, en nous comparant à la médecine, à l'époque des saignées et des lavements : nous utilisons un langage fort savant, mais nous ne savons que peu de choses des problèmes que nous traitons.

L'enjeux? Je vous le propose comme deuxième message : MULTIPLIER LES EXPÉRIENCES, LES RECHERCHES ET LES ESSAIS PRATIQUES, PUBLIER LES RÉSULTATS ET S'INTÉRESSER ACTIVEMENT À CE QUI SE FAIT AILLEURS.

À ce propos, j'ai remarqué que la plupart des américains et des canadiens en quête d'idées nouvelles ou de "recettes pratiques" pour résoudre leurs problèmes se tournent vers Londres, Paris, Amsterdam, Venise ou Rome. Ils reviennent habituellement enchantés de leur voyage, mais fort déçus du peu de possibilité d'application des solutions qu'on leur a proposées : évidemment, la différence de monuments, de civilisation et de climat y est pour beaucoup. Et si je vous disais que vos collègues des autres pays nordiques font le même "pèlerinage" et qu'ils éprouvent le même désenchantement? Pourtant on fait en Suède, en Norvège, au Denamark, et dans les pays socialistes nordiques, des études et des recherches qui pourraient trouver une application presqu'immédiate en Amérique du nord et vice-versa.

Troisième message : FAVORISER LES ÉCHANGES ENTRE PAYS AYANT UN PATRIMOINE, UN CLIMAT ET DES MOYENS SEMBLABLES.

Mais comme je sais que vous continuerai de venir chercher une certaine inspiration dans les "Vieux Pays", puis-je me permettre de vous suggérer quatre villes, qui par rapport à l'ensemble, sont des cas exceptionnels mais qui apparaissent particulièrement exemplaires pour ce qui touche les méthodes employées et le choix des affectations nouvelles susceptibles de se développer harmonieusement dans un milieu ancien :

  • San Martino al Camino (Italie), à environ 100 km de Rome;
  • Louvain (Belgique);
  • Uzès (France), à environ 800 km au sud est de Paris, près d'Avignon;
  • Aversham (Angleterre), comté de Kent.

D'autre part, je vous dirai que dans les conférences internationales auxquelles j'ai participé, lorsque l'on traite de réutilisation de bâtiments existants, on cite en exemple principalement des réalisations nord-américaines; c'est donc dire qu'en ce domaine, la communauté internationale semble nous reconnaître un certain leadership. Un bon point pour nous!

Beaucoup des remarques qui nous ont été faites se recoupent et permettent de dégager quelques données générales sur la conservation des quartiers anciens, les difficultés rencontrées et les réalisations en cours. Je ne présenterai ici que quelques points importants, au risque d'être toujours schématique, incomplet et généralisant.

LÉGISLATION
Disposer d'un bon outil législatif est la condition primordiale de toute politique de sauvegarde et de réhabilitation des quartiers anciens. Bulgarie, France, Pologne, Royaume-Uni, Tchécoslovaquie... ont une loi instituant la protection d'ensembles, de quartiers anciens, parfois même de petites villes historiques entières. La législation danoise s'en tient à la seule protection des monuments historiques, mais ce pays a malgré cela une très active politique de restauration des quartiers anciens. Certains pays d'Europe de l'Est ont même instauré un classement de leurs villes anciennes, en différentes catégories, selon l'intérêt de leur tissu urbain (en Pologne et en Tchécoslovaquie, les villes les plus intéressantes sont considérées comme de véritables réserves). En Europe occidentale, la France et le Royaume-Uni préservent des zones anciennes délimitées au sein de la ville (parfois plusieurs dans une même ville).

CONCEPTION
Mais une loi, pour efficace qu'elle soit, ne peut suffire à assurer la sauvegarde et la réanimation d'un quartier ancien. D'autres mesures doivent être prises au niveau des administrations nationales ou régionales responsables de la planification, de l'urbanisme et de la construction ainsi qu'au niveau des autorités municipales. De la bonne coopération de ces différents rouages, dépend le succès des opérations. La conservation future des quartiers anciens ne peut être assurée que par des études d'urbanisme très poussées de la vile entière, voire de la région parfois, études portant sur l'état actuel et l'évaluation souhaitée, le centre ou le quartier ancien étant toujours considéré comme un élément vivant de l'agglomération. Les fonctions qu'il peut remplir sans nuisance pour lui doivent être soigneusement déterminées. Ces études primordiales sont menées de façon différente selon les pays (cabinets privés d'architectes-urbanistes, ateliers municipaux d'urbanisme, instituts régionaux de protection des monuments, etc... selon la structure politique des pays).

CIRCULATION
En Europe de l'Ouest comme en Europe de l'Est et dans de nombreuses autres régions du monde, tous les plans d'aménagement prévoient de bannir la circulation automobile des centres anciens, pour privilégier les liaisons piétonnières par des voies qui leur sont réservées et en créant des cheminements à travers les îlots. Signalons quelques opérations réussies : Rouen (France), Winchester (Royaume-Uni), Split (Yougoslavie), entre autres. Ces rues piétonnières sont très animées, s'avèrent favorables à certains commerces et facilitent les contacts entre les habitants.

PARTICIPATION, INFORMATION
Faire activement participer la population intéressée est un des facteurs qui contribuent au succès d'une opération de réhabilitation d'habitat ancien. La population locale est consultée, parfois à différents niveaux, au cours de l'élaboration du projet (Danemark, Suède, Yougoslavie). De toute façon, un gros effort se manifeste partout au profit de l'information de la population : expositions, publication d'articles dans la presse locale, distribution de brochures. La population comprend ainsi les amélioration qui seront apportées à son cadre de vie par l'opération entreprise.

La participation du public peut aussi s'exercer, au delà des simples consultations, par l'intermédiaire d'associations bénévoles. Le rôle si actif, par exemple, du National Trust d'Écosse et du Comité de sauvegarde de la "ville nouvelle" d'Édimbourg est à souligner.

AIDE
Les propriétaires de maisons anciennes doivent, de leur côté, trouver dans ces campagnes d'information des indications précises sur l'aide qui leur est accordée pour les inciter à restaurer leur bâtiment et à l'équiper du confort indispensable. Ces aides sont d'origines très diverses : État, collectivités régionales ou locales, parfois spécifiques à la restauration, parfois liées à toutes les améliorations d'un logement existant. Elles peuvent prendre selon les pays, la forme de :

  • prêts à des taux avantageux (France, Royaume-Uni);
  • subventions de ministères ou d'autorités locales (Autriche, Bulgarie, France Suède, Royaume-Uni, Yougoslavie);
  • déduction des impôts de tout ou partie des frais engagés (France, Yougoslavie).

ACTIONS PRIVILÉGIÉES
Mais le coût de la réhabilitation de l'habitat ancien, quoiqu'en règle générale moins élevé que celui de la construction neuve, reste lourd, surtout lorsque l'intérêt architectural de l'immeuble conduit à une restauration très soignée employant des techniques et des matériaux traditionnels. Ceci a limité l'ampleur des réalisations tentées et, dans bien des pays, des études très poussées ont été menées à bien, mais les travaux de réhabilitation piétinent, surtout faute de financement tant en Europe qu'ailleurs.

Ces raisons expliquent pourquoi plusieurs pays ont choisi de concentrer leurs efforts sur des opérations exemplaires qui servent ensuite de moteur à d'autres tentatives :

en choisissant un îlot opérationnel traité en priorité dans les secteurs sauvegardés (France);

en se consacrant à des opérations pilotes, parfois dans le cadre d'une campagne comme l'Année européenne du patrimoine architectural (1975). Nombre de viles ont fait l'objet d'opérations pilotes en 1975, procédé qui permit de faire avancer les travaux plus vite qu'ailleurs en concentrant les moyens. Les résultats obtenus, souvent spectaculaires, incitent d'autres villes à entreprendre des opérations similaires, tout en profitant de l'expérience ainsi acquise;

des efforts peuvent aussi être entrepris pour la célébration d'un anniversaire : Bulgarie où une importante campagne de restauration des quartiers est réalisée dans le cadre de la célébration du 1300ème anniversaire du pays en 1981, Pologne (Zamosc) et Tchécoslovaquie (Prague).

INTÉGRATION DE CONSTRUCTIONS NEUVES
Les pays européens semblent avoir des positions différentes quant à l'introduction de l'architecture contemporaine dans les quartiers anciens. Souvent, les prescriptions des plans et règlements de protection conduisent à l'adoption d'une architecture d'environnement neutre à réminiscences historiques (souvent le cas en France et en Bulgarie). Par contre, des réalisations contemporaines intéressantes s'intégrant dans des ensembles anciens au Danemark, en Suède, en Autriche et au Royaume-Uni nous sont signalés.

SPÉCIALISTES, FORMATION
Le personnel nécessaire à l'étude et à l'aménagement des quartiers anciens ne semble pas manquer au niveau de la direction, de la conception des plans d'urbanisme et de restauration, de l'analyse scientifique du patrimoine particulièrement dans les pays de l'Est. L'importance des équipes d'archéologues, d'historiens d'art, de sociologues et d'architectes réunies dans les agences et instituts officiels de Bulgarie, Pologne, Tchécoslovaquie et Yougoslavie, qui participent à l'élaboration des plans de réhabilitation des quartiers anciens en est la preuve. Mais, on ne peut pas dire que ce soit la règle générale dans les autres parties du monde, spécialement dans les pays de l'Amérique latine, de l'Afrique et de l'Asie, où la carence de spécialistes et d'écoles appropriées se fait sentir douloureusement.

Par contre, au niveau de l'exécution, les pays de l'Est souffrent du manque de main d'oeuvre qualifiée, ce qui porte parfois atteinte à la qualité des réalisations ou retarde les travaux. À cela s'ajoutent parfois certaines difficultés d'approvisionnement tant en matériaux qu'en matériel de construction.

Je terminerai maintenant cette communication en citant un de nos collègues français, monsieur Pierre Prunet, architecte en chef des monuments historiques, qui déjà en 1975 disait : "Il y a donc encore beaucoup à faire pour sauvegarder dans chaque pays l'immense richesse d'un patrimoine de plus en plus menacé. Ce serait se leurrer que de considérer les résultats d'aujourd'hui avec autosatisfaction, car l'action à entreprendre ne fait que commencer".